Médias, publicité et autocensure

Résumé: les récents problèmes d’indépendance qu’a connu le Daily Telegraph en Angleterre soulignent l’importance de l’indépendance des médias pour le fonctionnement de la démocratie. En Suisse, des problèmes d’indépendance des médias peuvent parfois se poser. Pour garantir l’existence d’au moins un canal médiatique non influençable par l’argent privé, le parti pirate vaudois propose de supprimer la publicité dans les médias publics. La nouvelle loi sur la radio et télévision, sur laquelle le peuple votera le 14 juin 2015, menace aussi l’indépendance des médias publics.

Les problèmes d’indépendance au Daily Telegraph

Peter Oborne est l’ancien chef de la rubrique politique du Daily Telegraph, un important quotidien anglais. Il a récemment publié une lettre ouverte qui explique les raisons de son départ de l’entreprise, en mettant l’accent sur un motif grave: le manque d’indépendance du journal.

Depuis 2012 en tout cas, les dirigeants du Daily Telegraph auraient régulièrement fait en sorte de ne pas écorner l’image de ses principaux annonceurs dans les colonnes du journal, ou à les présenter systématiquement sous leur meilleur jour.
Diverses méthodes auraient été employées: refus de la publication d’articles sur les annonceurs avec des motifs évasifs, suppression de certaines actualités peu flatteuses déjà publiées à leur égard, sous-couverture systématique des informations négatives les concernant, ou à l’inverse publication de quasi publireportages en leur faveur.

Parmi les principaux annonceurs figuraient notamment HSBC. La banque est au centre des swissleaks, vaste opération journalistique ayant récemment révélé des pratiques controversées au sein de l’institution financière. Contrairement à de nombreux journaux et en dépit de l’importance de l’affaire, le Daily Telegraph n’a accordé qu’une couverture minime à cet événement. C’est précisément cet événement qui a poussé Peter Oborne a s’exprimer, alors qu’il s’était jusque-là retenu.

L’indépendance des médias: une donnée essentielle de la démocratie

Cette affaire souligne l’importance de l’indépendance des médias au sein de l’État de droit.

Sans informations libres, sans indépendance et impartialité des médias, l’opinion publique court le risque d’être manipulée en fonction des intérêts de celui qui aurait le plus les moyens de « se payer » des journalistes travaillant à sa cause. Puisque le pouvoir appartient au peuple, et que le peuple consulte les médias pour former son opinion, c’est la démocratie qui est directement menacée si l’indépendance des médias n’est plus garantie. C’est là le sens de l’expression « quatrième pouvoir » que l’on emploie à propos des médias, et M. Oborne ne se trompe donc pas lorsqu’il déclare: « Newspapers have what amounts in the end to a constitutional duty to tell their readers the truth ».

Évidemment, en plus d’être un vecteur de l’opinion publique et de la démocratie, un journal privé est également une entreprise. Ces dernières années en particulier, le paysage médiatique a été bouleversé: apparition de journaux gratuits, concurrence des médias online (pure players), baisse du nombre d’abonnés, etc. Dans une période économique difficile, certains titres pourraient être tentés de faire quelques entorses à leur indépendance afin de s’assurer la fidélité de leurs annonceurs.

Mais même d’un point de vue économique, cela semble être un mauvais calcul. Ce qui fait la valeur d’un titre à long terme, c’est la confiance que ses lecteurs lui accordent. Entamer la crédibilité d’un journal est probablement le pire que l’on puisse lui faire sur le plan économique. Prendre le risque de perdre un contrat publicitaire vaut donc largement la peine, lorsqu’il s’agit de maintenir l’intégrité d’une publication. Cela requiert un certain courage de la part des médias et des journalistes, et c’est précisément pour cela que leurs lecteurs les estiment.

La situation en Suisse

Les médias suisses jouissent en général d’une bonne réputation.
Des polémiques autour de leur indépendance peuvent cependant se produire. En témoignent par exemple de récentes tensions au sein de la Neue Zürcher Zeitung à propos de la nomination d’un rédacteur en chef proche de l’UDC, ou encore la crise traversée par le Basler Zeitung lors de son rachat par une société appartenant à Christoph Blocher en 2010.

Les médias privés sont un élément nécessaire à la démocratie. Comme leur indépendance peut parfois être menacée par le poids financier de leurs annonceurs ou par les intérêts de leurs propriétaires, il est essentiel que des médias publics coexistent avec ces médias privés.
Afin de garantir au peuple l’existence d’au moins un canal d’information non influençable par l’argent des annonceurs privés, le Parti Pirate vaudois propose de supprimer la publicité dans les médias financés par l’argent public (proposition n° 95 du programme).

La menace de la nouvelle loi sur la radio et télévision

Le peuple suisse sera appelé à se prononcer le 14 juin 2015 sur une révision de la loi sur la radio et télévision, qui a principalement pour but le passage à un système de « redevance » universelle (c’est-à-dire due par tous les particuliers et les entreprises, indépendamment de leur réception et consommation en matière de médias).
Parmi les raisons de s’opposer à cette modification de la loi figure le fait que le montant de cette nouvelle « redevance » sera fixée par le Conseil fédéral par une ordonnance, au lieu d’être déterminé par une loi votée par l’Assemblée fédérale (cf. art. 68a de la nouvelle loi). Les droits du peuple de voter sur le montant de ses impôts est ainsi bafoué, alors que ce droit est pourtant garanti par la Constitution fédérale (art. 127 et 164).

Cette manipulation implique aussi un risque accru de nuire à l’indépendance des médias publics. L’État est en quelque sorte le « propriétaire » des médias publics, et à ce titre, les décisions qu’il prend quant à leur financement peut potentiellement menacer leur indépendance journalistique. La nouvelle mouture de la loi sur la radio et télévision pose deux problèmes à cet égard:
– Le Conseil fédéral est en effet moins représentatif des diverses opinions politiques que le parlement, ce qui augmente le risque de décisions partisanes lorsqu’il s’agit de décider du montant des redevances.
– Si une atteinte devait être portée à l’indépendance des médias publics par le biais de leur financement, le fait qu’elle se produise au parlement la rendrait plus facilement visible que si elle intervient par une décision du Conseil fédéral, dont le processus de décision est tenu secret.


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